Les médicaments antirétroviraux à longue durée d’action contre le VIH ont le potentiel de transformer à la fois le traitement et la prévention, en réduisant le fardeau des prises quotidiennes, en améliorant l’observance et en répondant davantage aux attentes exprimées de manière constante par les personnes vivant avec le VIH ou exposées au risque d’infection. Pourtant, malgré leur potentiel, l’accès à ces innovations reste limité, en particulier dans les pays à revenu faible et intermédiaire (PRFI).

Un article publié en février 2026, Accelerating Generic Long-Acting Antiretrovirals for Global HIV Treatment: Workshop Findings and a Roadmap to Access, examine de près les raisons de cette situation et les mesures qui pourraient permettre d’y remédier. Ce rapport présente les principaux points de discussion, les conclusions et les résultats d’un atelier international consacré aux antirétroviraux (ARV) génériques à longue durée d’action (LA), coorganisé par le Long-Acting/Extended-Release Antiretroviral Resource Program (LEAP) et le Centre of Excellence for Long-acting Therapeutics (CELT). L’atelier a réuni des autorités réglementaires, des chercheurs, des fabricants de génériques, des représentants de la société civile et des organisations de santé mondiale afin d’identifier des solutions concrètes pour accélérer l’accès à des ARV génériques à longue durée d’action abordables.

Dr Charles Flexner, Professor of Medicine at Johns Hopkins University and Principal Investigator of LEAP programme

À l’occasion de cette publication, le Medicines Patent Pool (MPP) a interviewé le Dr Charles Flexner, professeur de médecine à l’Université Johns Hopkins, investigateur principal du programme LEAP, coauteur de l’article et coorganisateur de l’atelier.

Une forte préférence, mais un accès limité

Les formulations à longue durée d’action sont largement reconnues comme une avancée majeure dans la prise en charge du VIH. Dans toutes les régions du monde, les enquêtes montrent de manière constante que de nombreuses personnes préfèrent les options à longue durée d’action aux traitements ou à la prévention par voie orale quotidienne. Pourtant, leur adoption reste faible, y compris dans les pays à revenu élevé, et leur accès demeure largement hors de portée dans les pays à revenu faible et intermédiaire.

« Il existe un écart important entre ce que souhaitent les patients et ce que nous, professionnels de santé et institutions, sommes réellement en mesure de proposer », explique le Dr Flexner. « Bien que les traitements injectables à longue durée d’action soient disponibles depuis plusieurs années, ils ne représentent encore qu’une très faible part du marché des traitements. »

Pour garantir un accès mondial, la disponibilité de versions génériques à un coût abordable est essentielle.

« Sans versions génériques peu coûteuses de ces produits remarquables, ils ne pourront jamais atteindre les personnes qui en ont le plus besoin dans les pays à revenu faible et intermédiaire », souligne le Dr Flexner. « Même si les entreprises innovatrices acceptaient de les fournir à prix coûtant, ils resteraient bien plus chers que les traitements oraux quotidiens sur lesquels repose aujourd’hui la majeure partie du monde. »

Pourquoi les génériques à longue durée d’action se heurtent à des obstacles spécifiques

Les médicaments génériques constituent la pierre angulaire du traitement du VIH dans le monde. Toutefois, les formulations à longue durée d’action posent des défis auxquels les systèmes réglementaires actuels n’ont jamais été conçus pour répondre.

Pour autoriser un médicament générique, les autorités réglementaires exigent de démontrer qu’il se comporte dans l’organisme de la même manière que le produit de référence. Pour les injectables à longue durée d’action, cela implique de suivre les concentrations du médicament sur de longues périodes, parfois pendant plusieurs mois.

« Avec le modèle économique actuel, les exigences réglementaires rendent pratiquement impossible la mise sur le marché de formulations à longue durée d’action par les fabricants de génériques », explique le Dr Flexner. « Dans certains cas, les études nécessaires pour démontrer la bioéquivalence dureraient plus d’un an. »

Ces études prolongées sont coûteuses, complexes et largement incompatibles avec le modèle économique de la plupart des fabricants de génériques.

« L’industrie des génériques fonctionne avec des marges très faibles », ajoute-t-il. « Jusqu’à présent, elle n’avait jamais été amenée à produire ce type de données cliniques à long terme uniquement pour obtenir l’autorisation d’un produit. »

Une feuille de route pour accélérer l’accès

Parag Nimbolkar, Business Development Senior Manager, In-licensing at Medicines Patent Pool, during the workshop, February 2026

L’article Accelerating Generic Long-Acting Antiretrovirals for Global HIV Treatment: Workshop Findings and a Roadmap to Access est issu d’un atelier réunissant de multiples parties prenantes : autorités réglementaires, chercheurs universitaires, laboratoires innovateurs et fabricants de génériques, organisations de la société civile et institutions de santé mondiale, dont le MPP. L’objectif était d’identifier des approches scientifiquement solides et pragmatiques permettant de raccourcir les délais de développement des médicaments génériques à longue durée d’action.

Deux grandes pistes se sont dégagées.

Recourir à des approches scientifiques plus performantes pour raccourcir les délais

La première consiste à utiliser des méthodes avancées de modélisation statistique, notamment les prévisions bayésiennes (Bayesian forecasting), afin de prédire la bioéquivalence à long terme à partir d’études de plus courte durée.

« Si la réglementation exige douze mois de données, mais que l’on dispose déjà de quatre ou six mois de résultats montrant que les deux produits sont équivalents, la question essentielle devient : quelle est la probabilité qu’ils ne le soient plus au bout de douze mois ? », explique le Dr Flexner. « C’est précisément ce que permettent d’évaluer les prévisions bayésiennes. »

Fait important, les autorités réglementaires se montrent de plus en plus ouvertes à ces méthodes.

« Aux États-Unis, par exemple, la FDA s’est montrée très réceptive à l’idée d’utiliser les prévisions bayésiennes dans les dossiers réglementaires », indique-t-il. « Cela en fait une voie très prometteuse. »

Des dérogations aux études de bioéquivalence pour certaines formulations

La seconde approche, potentiellement la plus déterminante, consiste à étendre le recours aux dérogations aux études de bioéquivalence (biowaivers). Pour les médicaments formulés sous forme de solutions simples, plutôt que de nanoparticules complexes à longue durée d’action, les autorités réglementaires peuvent renoncer aux études de bioéquivalence chez l’humain, à condition que la formulation générique soit identique à celle du produit de référence.

« Dans ces cas-là, l’hypothèse scientifique est que si la concentration du principe actif et de tous les autres composants est identique, et que le mode d’administration est le même, le comportement pharmacocinétique sera également identique », explique le Dr Flexner. « Cette hypothèse est confirmée par les données disponibles en conditions réelles. »

Cette approche pourrait être particulièrement pertinente pour des médicaments comme le lénacapavir.

« Une version générique du lénacapavir, parce qu’il est formulé sous forme de solution, pourrait potentiellement être autorisée sans la moindre étude chez l’être humain », précise-t-il. « La situation est très différente pour le cabotégravir, pour lequel des études de bioéquivalence beaucoup plus longues sont nécessaires. »

Le cabotégravir est en effet formulé sous forme de nanosuspension complexe plutôt que de solution simple, ce qui oblige les développeurs de génériques à réaliser des études pharmacocinétiques complètes afin de démontrer la bioéquivalence. Ces études, qui peuvent durer plus d’un an, nécessitent un grand nombre de participants en raison de la forte variabilité interindividuelle. C’est pourquoi le développement d’un générique du cabotégravir est plus long que celui du lénacapavir.

Des évolutions réglementaires encourageantes se dessinent néanmoins. En octobre 2025, la FDA américaine a publié un projet de recommandations révisé permettant aux fabricants de génériques développant à la fois le cabotégravir à longue durée d’action et l’association cabotégravir/rilpivirine de s’appuyer sur les données de bioéquivalence de l’un pour l’autre. Cette approche pourrait réduire le nombre d’études cliniques nécessaires au développement de versions génériques destinées à la fois à la PrEP et au traitement, conformément à la licence conclue entre ViiV Healthcare et le MPP, qui prévoit un large accès pour ces deux indications.

La contribution du MPP : données, politiques publiques et transparence

L’article souligne que les licences volontaires à visée de santé publique — le principal mécanisme utilisé par le MPP — constituent l’un des moyens les plus efficaces pour surmonter la complexité du paysage de la propriété intellectuelle entourant les traitements à longue durée d’action et permettre une arrivée rapide des génériques dans les pays à revenu faible et intermédiaire. La participation du MPP à cet atelier reflète son action plus large à l’interface entre propriété intellectuelle, politiques de santé publique et accès aux médicaments, en collaboration avec les gouvernements, les fabricants et les partenaires internationaux de la santé.

Le MPP coordonne également la plateforme LAPaL avec le soutien d’Unitaid et un financement des National Institutes of Health (NIH) dans le cadre du programme LEAP. LAPaL est développée en partenariat avec le CELT de l’Université de Liverpool. Pour le Dr Flexner, cette ressource était attendue depuis longtemps.

« Dans toute l’histoire du développement des traitements contre le VIH, il n’a jamais existé de base de données centralisée permettant de suivre où en sont les produits à longue durée d’action dans leur développement, où ils sont autorisés et quelle est leur situation en matière de propriété intellectuelle », explique-t-il. « LAPaL fournit ces informations pour la première fois. »

Au-delà du statut réglementaire, LAPaL recense également les populations incluses dans les essais cliniques — notamment les enfants, les adolescents et les femmes enceintes — ainsi que les informations relatives aux licences et aux brevets.

« Ce niveau de transparence est extrêmement précieux », ajoute le Dr Flexner. « Il permet aux chercheurs, aux bailleurs de fonds, aux gouvernements, aux fabricants et aux organisations de plaidoyer de travailler à partir d’une base de connaissances commune. »

Mesurer le succès : de l’autorisation à l’utilisation dans la vie réelle

Pour le Dr Flexner, les progrès devront être évalués non seulement à travers les avancées réglementaires, mais aussi à leur impact concret sur le terrain.

« D’ici trois à cinq ans, j’aimerais voir davantage de produits génériques à longue durée d’action autorisés et effectivement déployés auprès des populations qui sont les plus susceptibles d’en bénéficier », déclare-t-il.

Il souligne également l’importance d’étendre l’innovation des formulations à longue durée d’action au-delà du VIH.

« Nous disposons déjà d’une formulation à longue durée d’action contre la tuberculose actuellement en développement clinique — la bédaquiline à longue durée d’action — ce qui est très encourageant », précise-t-il. « Nous espérons observer des avancées similaires prochainement pour l’hépatite B et l’hépatite C. »

La feuille de route présentée dans cet article montre clairement que l’accélération de l’accès aux traitements contre le VIH à longue durée d’action ne dépend pas de la faisabilité scientifique, mais de l’adaptation des cadres réglementaires, de la collaboration entre les acteurs et de la volonté politique. Grâce à une action coordonnée, la promesse des technologies à longue durée d’action peut se rapprocher de la réalité, pour toutes et tous, partout dans le monde.

Lire l’article complet :

Accelerating Generic Long-Acting Antiretrovirals for Global HIV Treatment: Workshop Findings and a Roadmap to Access, Arshad U., Gaayeb L. et al., Clinical Pharmacology & Therapeutics, février 2026.